28.2.06

 

Une photo de Truman Capote

Voici T.C dans une étrange posture. Presqu'assis, il ne demande qu'à partir, et découvrir les chemins tortueux qui culminent. Un trait rouge de Mirò tiré dans le décor luxuriant, il fulmine, et fomente secrètement une nouvelle aventure, mais ses intentions sont trahies par sa mine animale. Il atteint pourtant cette brèche, le minerai, le filon de la fable; il en tisse le voile tamisé. Il s'arrête. Son teint minéral refroidit le feuillage, et, peu à peu, rejoint le décor de Matisse. Un éclair, et la réalité dévore la tarentule brisée.

D'après une photographie d'Henri Cartier Bresson trouvée sur le site du Washington Post.

20.2.06

 

III - Daniel

J'avais quinze miles à faire en une après-midi. Quinze miles en barque, ça devait se faire en trois ou quatre heures maximum. Tout le monde me l'avait assuré: en partant à 11 heures, je devais arriver chez Gray entre 2 et 3 heures de l'après midi.
Et tout le monde avait été trop optimiste. Je suis resté seul sur ce fleuve pendant sept heures interminables, sur une barque, à suivre ce fleuve longiligne et désert.
La première heure est passée rapidement, certes. Ce devait être le premier tiers. Je me suis évadé dans l'activité physique, en pagayant sans arrêt, d'un rythme olympique. Puis j'ai répété mon rôle, celui que m'avais attribué l'association. J'avais en tête tous les éléments: les faits, les évènements, les dates et les noms. Tout: ce qui s'était passé, ce que je devais dire, ce que je devais révéler.
Quelle idée j'ai eue d'y aller en barque! Il n'y a que moi pour croire que ça puisse être utile, que ça fasse un effet de surprise! Je n'ai vraiment compris ce que j'entreprenais qu'à la deuxième heure. Je n'avançais plus, mes forces et mes arguments étaient à bout. Il ne restait plus qu'à me laisser entraîner par le fleuve. Une discussion sans fin. J'avais épuisé mes arguments, et réfuté toutes les réponses potentielles. Mais rien ne me permettait d'envisager sa réaction. Je l'ai compris en le criant au fleuve. Impassible. Impérial et froid. Telle était la réaction de ce fleuve muet. Telle sera celle de Gray face à mes accusations.

5.2.06

 

Versions Croisées

Se lever, et s'asseoir, dans un même mouvement. Et le faire naturellement. Bientôt trois mois que je la vois tous les samedis soirs de ma séance cinéma. Bientôt trois mois que je cherche le moyen de lui parler, simplement, sans détours. Chaque semaine, c'est le même rituel cinéphilique: vérification du billet, léger sourire incliné, semblant d'invitation de la main gauche. Et chaque semaine, l'esquive. L'occasion est venue: après les informations Pathé, le film ne s'est pas lancé. Elle reste immobile et pensive.
Se lever lui demander des explications, entendre sa voix grave, peut-être partir avec elle chercher le projectionniste, dans une quête commune.Pourquoi la projection ne commence-t-elle pas? Ou simplement lui chuchoter à l'oreille mon étonnement, effleurant son bras, et humant son affolant parfum. Voir enfin ce sourire de près, sans le contrôler.
La séance commence et tout s'efface.

Le film est bien long à se lancer. Je n'aime pas ça. Il est seul dans la salle, comme d'habitude, et je suis son seul divertissement. J'ai bien compris son manège. Il vient tous les samedis; on peut sentir son parfum musqué emplir la salle.
Trois minute d'une longueur infinie. Plusieurs fois qu'il essaye en vain de commencer une conversation. L'indifférence reste la meilleure défense. Me voilà bien. Il me fixe et se met à sourire. Quelle odeur! Il empeste. Il va venir me demander trop près ce qui se passe.
Quand vais-je sortir de cet enfer? Rester moi-même, penser à l'extérieur, à la fin du service - je déteste ce métier - quitter ce costume ridicule. Pourvu qu'il ne vienne pas. Ces gestes le trahissent, plus encore que son regard.
Le rideau est tiré: je sors et j'oublie.

P.S.: à partir de la proposition de KA

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